Rencontre avec le commandant Philippe François (compagnie La Méridionnale)

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La Méridionale

Publié le 9 novembre 2018

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Après Marseille la Méridionale vise l’effacement atmosphérique en Corse

Le commandant Philippe François est directeur de la flotte de la compagnie, qui exploite une ligne régulière de ferries Corse-Marseille : il répond à nos questions. Première à électrifier ses quais à Marseille, La Méridionale imagine désormais un système original pour produire sa propre électricité à quai, en Corse.

Philippe François

 

Votre compagnie, La Méridionale, a été pionnière à Marseille pour l’électrification des navires à quais. Vous envisagez de l’être également en Corse ?

Courant septembre nous avons mené à Ajaccio une série d’essais visant à démontrer, qu’à quai, nous pouvions produire l’électricité nécessaire à nos navires à partir de gaz naturel liquéfié (GNL). Et l’essai a été concluant : avec la société provençale Airflow, spécialisée dans la logistique liée à l’utilisation des gaz, nous avons prouvé que nous pouvions basculer à quai sur une source d’énergie propre afin de couper nos groupes électrogènes durant nos escales de 12 heures. Nous sommes ainsi passés d’un carburant fuel à une alimentation électrique fournie par un groupe électrogène alimenté en GNL, et sans rupture d’alimentation électrique des équipements du navire. Cet aspect est essentiel pour l’exploitation d’un navire ; sa sécurité en dépend. La ventilation des garages ou la disponibilité des pompes à incendies ne doivent jamais être affectées.

 

Pourquoi ne pas simplement miser sur une électrification des quais à Bastia et Ajaccio, comme à Marseille ?

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un problème aussi pratique que moral : depuis deux ans nos navires en escale à Marseille ne rejettent plus de particules dans l’atmosphère car nous avons investi dans la connexion électrique à quai ; mais ces mêmes navires se rendant à Ajaccio ou Bastia, là-bas continuent de rejeter des polluants dans l’atmosphère, faute de pouvoir basculer à quai la production d’électricité sur une énergie propre.

En Corse, il est aujourd’hui difficile d’acheminer de l’électricité sous haute tension depuis les centrales électriques vers les quais des ports de commerce. De plus, produire de l’électricité à partir des centrales électriques de ces deux cités pour alimenter les navires en escale revient à aggraver la pollution atmosphérique, car elles fonctionnent aux hydrocarbures. La problématique énergétique insulaire est connue, il est difficile en Corse de produire une énergie propre aujourd’hui. Nous souhaitons, nous, aller vers plus de vertu environnementale et ne pas affecter les riverains des ports corses. Et nous pensons avoir trouvé une solution satisfaisante en utilisant du GNL.

 

Par quel processus ?

Le Gaz Naturel Liquéfié est maintenu à une température de – 160° dans une citerne de 20 000l prévue à cet effet. Il est ensuite rendu à température, grâce à un évaporateur, afin de produire l’électricité nécessaire, via un groupe électrogène. Ce dernier resterait à quai en permanence. Quant aux citernes de 20 000 l de GNL transporté, elles seraient ramenées à Marseille pour remplissage, avant de repartir pleines pour la Corse.

 

Comment évaluez-vous le test que vous avez mené le mois dernier ?

Actuellement, je peux dire que le système fonctionne sans accroc ; il est au point, avec nos partenaires : Airflow conditionne le gaz dans les conditions de sécurité requises, et Agreko fournit groupe électrogène et alternateur. L’interface entre la production d’énergie électrique sur quai par le GNL et le réseau électrique de nos navires fonctionne de manière optimale.
 
 

Le carburant que vous transporteriez, est-il considéré comme tel par la réglementation ?

Vous touchez du doigt le problème. Le système que nous avons imaginé consiste à transporter régulièrement en Corse, depuis Marseille, le GNL qui servirait là-bas à produire l’électricité nécessaire à nos navires à quai. Nous disposons d’un système viable, les décideurs locaux sont intéressés, tout comme l’Administration, les Chambres de Commerce et d’Industrie de Corse, sans oublier les associations agréées pour la surveillance de la qualité de l’air que sont AtmoSud en Provence et Qualitair en Corse. Mais si le GNL que nous transportons est pour nous un carburant destiné à alimenter un système sur quai mais connecté au navire, il reste au vu de la réglementation actuelle une matière dangereuse. Donc, on ne peut donc pas la transporter dans un navire à passager, sauf à n’en admettre que très peu : 60 voyageurs au lieu de 600…sur le plan économique c’est tout à fait impossible !

 

Ce GNL est-il une matière dangereuse ?

Le GNL n’est pas plus dangereux que le diesel que nous avons en soute, car il est maintenu à température très basse, moins 160 degrés. Le risque d’évaporation est maîtrisé. Notre partenaire Airflow en expédie à Singapour sans problème. Ce que nous souhaitons c’est qu’une réflexion soit menée par les acteurs sur les règles de sécurité qui devraient être adoptées pour le transport et stockage de ce GNL. A partir du moment où celui-ci sera considéré comme carburant destiné à alimenter un équipement connecté au navire, nous sommes convaincus que son transport deviendra possible sous certaines conditions à déterminer et il est nécessaire d’anticiper ce moment en travaillant à l’établissement de nouvelles règles.

 

Si vous avez démontré la faisabilité d’une alimentation électrique des navires via GNL, pensez-vous possible une modification réglementaire ?

Changer la réglementation sera compliqué, car elle est internationale. Nous ne souhaitons pas la bouleverser, mais l’adapter en vue de résoudre un problème très concret de pollution atmosphérique. Pour l’heure nous adressons un message à l’Administration française : ça fonctionne et il y a un enjeu important en termes de santé publique, par la diminution des rejets atmosphériques. Un enjeu qui ne concerne pas que la Corse, car les Ports de Toulon et de Nice pourront tout à fait choisir à leur tour cette solution au GNL.